Du mode d’emploi perdu des Centuries. 

      En fait, nous pensons que ce qui fit, au départ, la spécificité des Centuries tint moins au contenu qu’au mode d’emploi - perdu - qui en était proposé. Pour un spécialiste de l’histoire de la divination, un ensemble comme celui des quatrains centuriques doit être analysé au regard du traitement qui en a été fait : le cas de Crespin et celui du Janus Gallicus nous renseigneront.

Signalons que le terme Prophéties prête quelque peu à confusion.
On peut en distinguer plusieurs acceptions :

1 Textes associés à un cadre chronologique précis, comme dans le cas de quatrains placés au sein d’un almanach annuel :
“prophéties pour un an”, “d’an en an”.
2 Textes tirés d’un corpus prophétique et placés en position oraculaire, concernant un personnage ou un pays précis
(cf les adresses de Crespin)

3 Commentaire inspiré par des textes jugés prophétiques et comportant à leur tour une dimension prophétique appliquée à une période donnée.
(cf les interprétes des Centuries, type Torné-Chavigny)

Il y a, en effet, deux façons de se servir d’un matériau prophétique, soit en le commentant, soit en l’appliquant à un objet donné, comme semble l’avoir fait Antoine Crespin, dans ses Prophéties dédiées à la Puissance Divine et à la Nation Française ( dont on a deux versions toutes deux parues en 1572, cf nos DIPN). Il semble que Crespin ait établi une liste de personnages et leur ait à chacun “adressé” un oracle, en extrayant du corpus centurique connu à son époque, à savoir six centuries et une addition de 39 quatrains, des versets; Nous avons pu, avec la collaboration de Robert Benazra, identifier ces versets tirés au hasard et combinés entre eux artificiellement.

Un tel procédé relève de ce qu’on appelle la bibliomancie, comme c’est le cas des cartes du Tarot ou du I Ching (ou Yi King) que l’on tire avec trois pièces de monnaie ou des baguettes d’achillée. (cf nos Mathématiques Divinatoires, Paris, Trédaniel-La Grande Conjonction, Paris, 1983 et Recherches sur l’Histoire de l’Astrologie et du Tarot, postface à Etteilla, L’Astrologie du Livre de Toth - 1785, Paris, Trédaniel - La Grande Conjonction, 1993).

Mais avec les Centuries, le nombre de combinaisons est infiniment plus élevé que pour les 78 lames du Tarot ou les 64 hexagrammes du I Ching. Avec une base de 600 quatrains, on en arrive déjà à 2400 versets, fonctionnant comme des modules distincts, pouvant se combiner entre eux deux par deux ou trois par trois.

D’ailleurs, cette façon de “tirer” des quatrains ou des versets et qui faisait des Centuries, au départ, un livre offrant des applications divinatoires, dès lors que l’on posait une question sur ce qui arriverait à telle date, expliquerait que l’ouvrage lui-même ait pu dès l’origine ne pas comporter de cadre chronologique précis, celui-ci étant déterminé par l’utilisateur; on peut en revanche supposer que le dit ouvrage devait comporter quelque mode d’emploi aussi succinct fût-il, ce qui n’est le cas dans aucune édition conservée.

En outre, la façon assez libre dont le commentaire figurant dans le Janus Gallicus exploite les quatrains, les sélectionnant non point certes, cette fois, au hasard, mais à sa guise, nous semble confirmer un usage par voie de tirage, impliquant une absence d’ordre à respecter : dans le Tarot, bien que les lames soient numérotées, elles n’en sont pas moins distribuables selon un nombre infini de combinaisons.

Il y aurait donc eu deux utilisations des Centuries :
- l’une divinatoire et oraculaire, fonction d’un tirage aléatoire et concernant le futur et
- l’autre rétrospective et conduisant l’utilisateur pensant à un événement donné à parcourir les quatrains jusqu’à ce que son attention soit attirée par l’un d’entre eux.

       En conséquence, l’étude des “extraits” Crespin constitue bel et bien une clef quant à l’utilisation du matériau centurique et nous conduit à penser que les premières éditions des Centuries, celles parues avant 1572 - et il y en a eu au moins deux : à six centuries plus une nouvelle édition augmentée de 39 articles après la dernière, laquelle s’achevait par le Legis Cautio, avertissement en latin - devaient bel et bien comporter un mode d’emploi permettant de jouer au petit prophète et un commentaire ainsi que probablement une notice biographique relative au défunt Michel de Nostredame, avec une mouture de l’Epître à Henri II distincte, par son contenu (cf la version Besson) de celle qui figurera par la suite dans le canon centurique.

          Rappelons que l’idée d’un mode d’emploi manquant avait déjà été abordée à propos des sixains dont la clef ne figure pas dans les éditions des Centuries qui les comprennent, sinon sous forme manuscrite; nous avons retrouvé et reproduit une édition séparée des sixains munie d’un décodage. (cf nos DIPN)

          Il est évident que si l’on peut tirer comme on l’entend les quatrains, on a bien affaire à des Vaticinations Perpétuelles.

— Peut-on imaginer l’astrophile Michel de Nostredame lançant sur le marché un tel système divinatoire?

En tout cas, un tel procédé était susceptible de se substituer à l’astrologie, de par sa simplicité même et c’est d’ailleurs ce qui se produisit au XVIIIe siècle, où toutes sortes de modes de divination - notamment à caractère géomantique et à destination des “dames” - se déployèrent aux dépens de l’astrologie jugée d’un maniement par trop complexe.

          On verrait, dès lors, de façon plus crue, ce qu’il pourrait y avoir de scandaleux à attribuer un tel “jeu” à Michel de Nostredame, lui, dont la pierre tombale, célébrait sa réputation d’observateur de l’influence des astres et pourtant on doit se demander comment Nostradamus composa les quatrains de ses almanachs (cf notre étude sur “les cadavres exquis des almanachs de Michel de Nostredame”[1]). Il semble bien qu’il ait tiré au hasard de brefs oracles, qu’il mettait bout à bout en les faisant rimer, ce qui est l’inverse des bouts-rimés, où seules les rimes sont fixées à l’avance. Au fond, en procédant ainsi, Nostradamus n’était pas très loin du scrabble et du domino et de ses 28 pièces.

           La notion même de “vaticination perpétuelle” nous semble d’ailleurs elle aussi relever d’une astromancie de bas étage. On notera que les Prophéties Perpétuelles de Moult datent des années 1740 ( cf notre étude sur Moult[2]) et correspondent à une disparition à peu près totale des liens réels entre astronomie et astrologie et à la mise en place de liens fictifs, ce qui conduira au XIXe siècle à une astrologie onomantique (cf Ely Star, les Mystères de l’Horoscope, Paris, 1888).

          Sans une triple culture - astrologique, prophétique et divinatoire - voire sans une connaissance des jeux de société (dont Patrice Guinard est par ailleurs un grand connaisseur) - il nous semble donc bien difficile d’appréhender la portée du phénoméne centurique. De nos jours, rares sont ceux qui utilisent les Centuries à la façon du Yi King ou du Tarot. Il suffirait de décomposer en petites unités les quatrains des almanachs et chacun les recombinerait par le tirage, en une sorte de centuromancie.
Le Janus Gallicus d’ailleurs n’hésite pas à déconstruire les quatrains de la sorte.

On voit donc que Crespin nous éclaire en redécomposant à nouveau les quatrains centuriques pour leur conférer de nouvelles applications, n’exigeant aucun commentaire; il nous explique ainsi que la matière centurique est infiniment malléable et recomposable. Il n’a guère été entendu mais il n’est pas trop tard pour bien faire. Ce sont bien les tout premiers utilisateurs des Centuries qui doivent nous servir de guide.

Or, si le Janus Gallicus ne parut qu’en 1594, bien des indices, selon nous, nous montrent qu’il avait repris, ne serait-ce que partiellement, un commentaire sensiblement plus ancien, datant probablement de la même époque que les Prophéties dédiées à la Puissance Divine de Crespin (1572).


[1] Dossier d’enquêtes initiatiques (Les cadavres exquis des almanachs de Michel de Nostredame)

[2] Dossier d’enquêtes initiatiques (Les Vaticinations Perpétuelles : de l'agricole au politique)